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ARGENTINE

Roman publié en 1948
Voici l'un des plus grands chefs d'oeuvre de la littérature sud-américaine. Le roman est bien différent de la littérature Latina que nous connaissons, illustrée par le réalisme magique cher à Garcia Marquez. Ici, nulle trace de fantastique. Sabato nous plonge au contraire d'une manière extrêmement réaliste dans les méandres d'une conscience torturée.
Juan Pablo Castel confesse de sa prison le meurtre de la femme dont il était fous amoureux. Comment en est-il arrivé à commettre cet acte désespéré?
Lors d'une exposition, Juan Pablo remarque qu'une jeune femme admire un détail de l'un de ses tableaux qui n'a jamais été remarqué par les critiques d'art : une fenêtre montrant une femme méditant devant la mer. Elle s'enfuit sans que Juan n'ait pu lui adresser la parole. Depuis ce jour, il ne pense qu'à la retrouver en inventant de multiples stratagèmes. Un jour, il la retrouve par hasard : elle s'appelle Maria Iribarne Hunter. Une étrange relation commence alors : la passion se double d'interrogations constantes sur la véritable nature de Maria. Lorsque le célèbre peintre découvre que sa bien aimée est mariée à un aveugle (ce qu'elle lui avait caché) , la jalousie commence à s'immiscer dans sa conscience tortueuse....
Juan devient fou non pour cause de raison défaillante mais au contraire parce qu'il raisonne trop : à chaque action de Maria, il analyse le moindre de ses gestes et invente à partir de là de multiples hypothèses (Maria est une putain, Maria a de multiples amants...). La narration est le récit de ses doutes et de ses interrogations. On pourrait n'y voir qu'un simple drame de la jalousie. Il s'agit de beaucoup plus que cela.
Le titre Le tunnel est extrêmement métaphorique : il désigne le puit intérieur sans fonds des angoisses et des peurs du peintre. Le tunnel est la prison où se débat le narrateur, la porte infranchissable qui empêche toute communication, toute compréhension du monde extérieur. Juan Pablo Castel n'aime pas l'humanité, n'aime pas le milieu artistique ni " tout groupe constitué". Par manque de confiance en lui, il invente mille stratagèmes pour entrer en contact avec Maria : passer par un ami intermédiaire, faire en sorte que ce soit elle qui engage la conversation. Toute communion entre les êtres demeure impossible car une zone d'ombre empêche la fusion des âmes.
Ce roman majestueux, salué comme un chef d'oeuvre par Albert Camus et Graham Greene, regorge de citations formidables sur le nature humaine. Rarement la littérature nous aura plongés de façon si naturelle, si réaliste dans la conscience d'un personnage qui déteste le monde tout en se détestant lui-même.
Je ne résiste pas à l'idée de vous livrer quelques extraits :
"Je retournais chez moi avec la sensation d'une solitude absolue. Généralement, cette sensation d'être seul au monde s'accompagne chez moi d'un orgueilleux sentiment de supériorité : je méprise les hommes, je les vois sales, laids, incapables, avides, grossiers, mesquins ; ma solitude ne m'effraie pas, elle est pour ainsi dire olympienne. Mais, ce jour là, ma solitude était la onséquence de ce qu'il y avait de pire en moi, de mes bassesses. Dans ces cas-là, je sens que le monde est méprisable, mais je comprends que moi aussi, je fais partie de ce monde.... Et je ressens une certaine satisfaction à éprouver ma propre bassesse et à admettre que je ne suis pas meilleur que les monstres répugnants qui m'entourent. "
La métaphore du tunnel....
" Et c'était comme si nous avions vécu tous deux dans des galeries ou des univers parallèles, sans savoir que nous avancions l'un à côté de l'autre, comme des âmes semblables suivant un rythme semblable, pour nous rencontrer au bout de ces galeries, devant une scène peinte par moi comme une clé destinée à elle seule, comme un message secret lui disant que je l'attendais et que les galeries s'étaient enfin rejointes et que l'heure de la rencontre était venue. ...Quelles stupides illusions avais-je pu me faire ! Non, les galeries restaient toujours parallèles , même si maintenant le mur qui les séparait était comme un mur de verre et si je pouvais voir Maria comme une silencieuse et intouchable créature...Non, même ce mur n'était pas toujours transparent : parfois, il redevenait de pierre noire et alors je ne savais ce qui se passait de l'autre côté, ce qu'elle devenait dans ces intervalles sans nom, quels événements étranges avaient lieu ; et je pensais même qu'à ces moments là, son visage changeait et qu'une grimace moqueuse le déformait et que peut-être il y a avait des rires échangés avec un autre et que toutes ces histoires des galeries n'était qu'une ridicule invention à laquelle j'étais seul à croire et qu'en tous cas, il n'y avait qu'un tunnel, obscur et solitaire : le mien, le tunnel où j'avais passé mon enfance, ma jeunesse, toute ma vie. Et dans un des ces passages transparents du mur de pierre j'avais vu cette jeune femme et j'avais cru naïvement qu'elle avançait dans un autre tunnel parallèle au mien, alors qu'en réalité elle appartenait au vaste monde, au monde sans limites de ceux qui ne vivent pas dans des tunnels. "