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  • : Les coups de coeur de mes lectures. Venez découvrir des classiques, des romans français ou étrangers, du policier, du fantastique, de la bande dessinée et des mangas...et bien des choses encore !
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Internautes lecteurs, bonjour !

J'ai découvert l'univers des blogs très récemment. Je suis bibliothécaire et mon métier est donc de faire partager ma passion. Voici donc mes coups de coeurs et n'hésitez pas à me faire partager les vôtres !

Je vous parlerai surtout de littérature française et étrangère contemporaine sans oublier bien sûr mes classiques préférés...

Une rubrique est également réservée aux lectures pour adolescents ainsi qu'à la BD et aux mangas.

Bonne lecture !

 

 

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29 octobre 2009 4 29 /10 /octobre /2009 21:52

ANGLO-PAKISTANAIS

La vaine attente

Editions du Seuil, 2009


Voici l'un des romans étrangers les plus remarqués de cette rentrée littéraire 2009, sélectionné notamment pour le Prix Médicis étranger.

Nadeem Aslam, né en 1966, vivant en Angleterre depuis l'âge de 14 ans, s'est fait remarquer à la sortie de son premier roman La cité des amants perdus, chronique d'une famille anglo-pakistanaise confrontée à l'intégrisme religieux.

Son deuxième opus nous plonge au coeur de l'Afghanistan, de l'invasion soviétique de 1979 à nos jours en nous contant l'histoire d'un homme et de sa famille décimée par les guerres, au coeur d'un territoire aux prises avec les rivalités géopolitiques des deux géants, Etats-Unis et Union Soviétique.

Les critiques évoquent la justesse du regard, la description d'une région stratégique où le conflit des grandes puissances a préparé le terreau des islamistes.

Cette grande fresque orientale brille à la fois par son caractère enchanteur digne des Mille et une nuits et par sa richesse documentaire étudiant les conflits tribaux, les relations Pakistan/ Afghanistan et Russie/USA.

Une montagne sous un ciel lapis-lazuli, un bouddha à demi enterré, un lac, une maison aux fresques colorées évoquant les cinq sens, une ancienne fabrique de parfums, des plafonds où l'on a cloué des livres pour les sauver de la griffe des talibans : dans cette maison, au centre de l'intrigue, un vieux médecin anglais, Marcus Caldwell, le vieux lettré, dont la femme et la fille ont disparu depuis des années. Il n'a de cesse depuis des années de retrouver son petits fils.

Pour l'aider dans ses recherches, David, un négociant américain en pierres précieuses, ex-agent de la CIA, ex-amant de sa fille.

Cette maison paradisiaque est le cadre de la "veine attente" : celle de Marcus, celle de David qui a perdu sa bien-aimée et celle de Lara, citoyenne russe, recherchant depuis des années son frère, enrôlé dans l'armée russe en Afghanistan.

Ces trois êtres en latence sont à la recherche de l'être aimé dans un univers d'apocalypse : guerre civile, affrontements tribaux entre chefs rivaux, enlèvements, tortures, attentats.
Casa, un jeune terroriste, va entrer provisoirement dans le havre de paix de Caldwell, mettant en doute ses convictions islamistes.

Situé aux frontières entre le Pakistan et l'Afghanistan, le roman examine en profondeur la déstabilisation de cette région à partir des années 80 : Etats-Unis utilisant le Pakistan comme base pour combattre les Soviétiques, encouragement de l'islamisme pour lutter contre le communisme, "dommages collatéraux" pour arriver à ses fins.

Aslam mêle le romanesque d'un conte oriental au récit d'espionnage et au thriller politique : agences privées protégeant les chefs tribaux à la solde des Etats-unis, attentats terroristes, enlèvement de jeunes femmes....

Chacun des protagonistes trompe l'autre, soit pour le trahir, soit pour le protéger.

Une fresque foisonnante éclairant comme jamais l'actualité internationale. Un souvenir inoubliable : les livres cloués et le bouddha enterré symbolisant l'éternité de la culture sur la barbarie.

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25 septembre 2009 5 25 /09 /septembre /2009 17:40

TURQUIE

Lait noir

Editions Phébus, 2009

A l'occasion de la Saison culturelle turque, les médias parlent beaucoup d'Elif Shafak. Et pour cause ! Depuis que j'ai découvert cet été La bâtarde d'Istanbul, je suis tombée sous le charme de cette conteuse géniale.

Avec ce nouvel opus, l'auteur nous livre à la fois un essai autobiographique et une réflexion subtile sur la maternité chez les femmes écrivains. Érudition, humour sont au rendez-vous dans ce conte oriental digne des Mille et une nuits.

Il est question de sa propre expérience après son accouchement, lorsque l'auteur a sombré dans une dépression postnatale. Mais sous sa plume, la dépression est personnifiée par un djinn à la grosse bedaine bien attachant, Lord Poton...

Ce dernier vient la visiter pour capturer le choeur de ses voix intérieures qui lui causent bien des soucis : Miss Cynique Intello, Miss Intelligence pratique, Miss Satin Volupté, Maman Gâteau, Dame Derviche...

Ces minuscules créatures tournent autour de l'écrivain et lui rendent la vie impossible car elles représentent chacune une facette de sa personnalité. Et lorsque le désir de maternité se fait entendre, les intellos se rebiffent...jusqu'à vénérer l'arbre-cerveau !

Putch, monarchie, démocratie, anarchie...Tous les régimes politiques passent et repassent dans la tête de l'auteur !

Ce conte oriental extrêmement drôle est aussi un essai très érudit sur la maternité chez les femmes écrivains. Elif Shafak convoque les grandes figures littéraires féminines telles Simone de Beauvoir, Virginia Woolf, Sylvia Plath , Zelda Fitzgerald, Doris Lessing et interroge leur rapport à la maternité. Littérature et maternité font-elles vraiment bon ménage ? Apparemment, non...Mais l'auteur réfute l'idée que l'écriture est un accouchement....

Le lait noir est celui de la dépression, qui ne fait pas bon ménage avec l'encre...

Un superbe moment de lecture qui nous emmène dans un monde magique constitué de créatures bien insolentes !

Un vrai coup de coeur sur un sujet grave, très peu évoqué dans la littérature.

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4 septembre 2009 5 04 /09 /septembre /2009 14:49

TURQUIE- 2007

La bâtarde d'Istanbul

Editions Phébus

Voici ma dernière découverte en littérature orientale ; Elif Shafak, considérée par Orhan Pamuk et Amin Maalouf comme la plus grande romancière turque de ces dix dernières années. Après avoir enseigné aux Etats-unis, elle vit désormais à Istanbul.

Elle signe ici une fresque colorée, cosmopolite, fantaisiste racontant l'histoire de deux familles, turques et arméniennes. Entre Turquie et Etats-Unis, les familles sont écartelées entre cosmopolitisme et communautarisme.

Ne vous imaginez pas une fresque traditionaliste, c'est tout le contraire !  : tout commence un jour à Istanbul ; une jeune fille en mini-jupe et talons hauts arrive chez le gynécologue pour se faire avorter ! Mais finalement, elle renonce et va semer la zizanie chez sa famille constituée uniquement de femmes ! Car, dans la famille Kazanci, tous les hommes meurent avant 40 ans...C'est donc un drôle de gynécée qui mène la barque et qui élèvera Asya "la bâtarde d'Istanbul". Alors que sa mère, la révoltée, devient une professionnelle du tatouage, la bâtarde grandit avec ses tantes : il y tante Banu, la cartomancienne qui parle à ses djinns, Feride l'hypocondriaque, la grand-mère cuisinière....et l'oncle Mustapha, qui a émigré aux Etats-Unis et qui a épousé une américaine pur-souche de l'Amérique bien profonde.

Il se trouve que cette pure américaine, Rose, avait épousé en première noce Barsam Tchakhmakhchian, issu d'une famille arménienne émigrée aux Etats-unis dans les annéers 20....et qu'elle a épousé un turc pour se venger de sa première belle-famille !

Vous suivez toujours ! Vingt ans plus tard, la bâtarde, Asya et la fille de Rose et de Barsam et belle-fille  Mustapha (Armanouch) vont se rencontrer et faire éclater les secrets les mieux gardés....

Entre américains, arméniens et turcs, ça n'est pas triste ! Elif Shafak signe une fable à mi-chemin entre traditions et modernité. Chacun en prend pour son grade : les Américains et leur satanée nourriture, les arméniens et leur obsession de la mémoire, les turcs pour leur méconnaissance de l'Histoire. L'auteur prend bien garde de ne pas prendre partie ; il s'agit plutôt d'interroger leur mémoire commune, de jeter des ponts et d'affirmer le rôle de l'Histoire ; car tous les personnages oscillent entre passé et présent ; ils parviendront à se guérir et se réconcilier en se tournant vers leur passé.

Une belle histoire trépidante, bourrée d'humour et d'originalité qui réjouit les sens ; en effet, chaque chapitre est placé sous le signe d'un plat ou d'un aliment : cannelle, amandes, graines de grenade, figues séchées, il y a même des recettes de cuisine. Tout cela sent l'Orient ! Magie des djinns, empoisonnements secrets, personnages tous un peu félés et excentriques. On rigole, on pleure, on réfléchit. Une histoire pimentée par la toute-puissance des femmes, où les hommes ne font que passer, victimes d'une étrange malédiction.

C'est un peu un conte foldingue, fantaisiste qui n'est pas sans rappeler le réalisme magique sud-américain d'un Garcia Marquez.

A noter que Elif Shafak a été condamnée par son pays pour "insulte à l'identité nationale" pour avoir évoqué le génocide arménien.
C'est bien dommage....Car lorsqu'on lit Elif Shafak, on a l'impression que toutes les communautés et les pays sont liés et que l'identité nationale est bien difficile à définir...

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19 août 2009 3 19 /08 /août /2009 14:36

Traduit de l'arabe (Liban)

Mon maître, mon amour

Editions Actes Sud, 2007

 

Auteur libanaise, Hoda Barakat est, comme sa consoeur Vénus Khoury Ghata, exilée en France. Mais contrairement à elle, elle écrit en arabe. Ses romans, comme La pierre du rire et Le laboureur des eaux ont été récompensés par de nombreux prix. Ses thèmes favoris sont la solitude des hommes et la folie, rendues par le chaos du monologue intérieur.

Mon maître, mon amour n'échappe pas à la règle. Wadi et Samia, mai et femme, prennent tour à tour la parole.


Au début, Wadi clame l'ardeur de son amour pour son supérieur hiérarchique, son maître, son amour...puis il disparaît...Samia prend la parole et échafaude des hypothèses sur ce qui s'est passé.

Entre temps, dans un monologue oscillant entre folie et désespoir, Wadï nous raconte son enfance solitaire d'enfant obèse, entre une mère malade et un père absent au monde. Puis l'enfant timide se révolte et intègre les multiples milices qui sévissent à Beyrouth pendant la guerre. Wadî devient le caïd jusqu'à ce qu'il soit poursuivi par ses ennemis...Il prend alors la fuite avec Samia, non sans se souvenir, de son meilleur ami d'enfance, Ayyoub, qui lui aussi a disparu...

De très beaux passages comme l'éloge de l'amitié d'Ayyoub ou encore la soumission totale, tel un chien, envers "Mon maître". L'homosexualité est sous entendue mais jamais dite.
Un texte qui aurait pu être très lyrique mais qui se refuse à l'effusion des sentiments. On se livre mais de manière très aride.

C'est peut-être cela qui m'a gênée, n'arrivant pas tout à fait à adhérer au personnage. Pourtant, il garde tout au long du livre son aura de mystère, tout en jouant la carte de la sincérité. L'idée que le monologue soit repris par Samia est d'ailleurs intéressant : elle élabore des solutions mais le puzzle restera toujours inachevé...
Dialectique de la confession et du secret...Malgré cette démarche intéressante, je n'ai pas accroché. Peut-être une prochaine fois...


 

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29 juin 2009 1 29 /06 /juin /2009 15:33

 IRAN -1997
 RECUEIL DE NOUVELLES 



 Editions Zulma, 2009

Je continue la découverte de cette "ethnologue du quotidien" que j'avais découverte avec Un jour avant Pâques ; dans ce recueil de nouvelles, elle se focalise sur les relations hommes-femmes, les relations conflictuelles dans le couple. Mais attention ; comme à son habitude, elle ne cherche pas à dénoncer la condition féminine en Iran. Ces nouvelles sont universelles.

Bien plus, les femmes ne sont pas épargnées ! Il y a la mère abusive ou la femme fantasque qui rêve de partir en Amérique. Pour l'homme, finies les parties de pêche tranquilles au son de l'harmonica !

L'objet est donc d'observer au microscope ces relations souvent conflictuelles hommes-femmes dans un cycle de vie assez long ; dans une nouvelle, chaque paragraphe correspond souvent à un instantané, un épisode dans une vie. Puis on passe à une ou plusieurs années plus tard. Une belle façon de suggérer l'écoulement du temps et la mélancolie...

Dans un couple, il peut y avoir une crise parce que la femme ne fait pas assez bien le ménage....mais aussi parce qu'elle n'est pas assez femme d'intérieur. La nouvelle L'appartement met justement en scène deux femmes très différentes, l'une femme au foyer à qui son mari reproche de faire trop de broderies et l'autre qui est trop négligée. Lorsque la première vend son appartement, la visiteuse ne se doute pas de la cause qui la pousse à vendre. Cruelle ironie du sort de deux femmes en crise...

Zoyâ Pirzad a le talent de donner des "emblèmes" à ses histoires, ces petits éléments du quotidiens qui résument à eux tout seul le thème de la nouvelle : Le Père-Lachaise représente le côté artiste, bohème du mari, l'harmonica, la ville tranquille de l'homme célibataire;  Quant aux kakis, c'est l'héritage du père, de la maison familiale qu'il faut continuer à entretenir malgré les années qui passent...

Des fragments de vie faits de rupture, de conflits et de réflexion sur le temps qui passe. Très subtil.

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23 avril 2009 4 23 /04 /avril /2009 22:34

 IRAN-1941

La chouette aveugle

Editions José Corti

Chef d'oeuvre absolu, autant le dire tout de suite !
Oeuvre fondatrice en Iran puisque Hedayat est l'écrivain qui a introduit la prose en Iran, la littérature persane étant jusqu'alors dominée par la poésie. On lui doit des écrits satiriques, très critiques sur la société iranienne (Voir le délicieux Hadji Aghâ) et ce magnifique récit qui fit scandale dès sa parution, admiré par André Breton et Henry Miller.

Mêlant tradition persane et modernité, le récit mélange réalité et hallucination, vie et mort, amour et haine et différents espace temps. Ce monologue d'un homme drogué par l'opium et le vin, nous livre tout le mal être d'un être  solitaire, retranché dans sa chambre, isolé de la "canaille", les autres hommes qu'il ne comprend pas. Il ne parle qu'à son ombre et tente de se connaître avant sa mort prochaine.

Car tout n'est que néant : le texte est teinté d'un profond pessimisme : même si le réel peut-être transcendé par les hallucinations causées par le vin et  l'opium, même si le rêve laisse entrevoir un monde idéal, tout n'est en fait qu'un leurre : l'amour, la femme idéale devient un cadavre rempli de vers, la fleur devient sang, l'autre monde devient néant.
Tout n'est que vanité, évanescence et fragilité : l'espoir, l'idéal entrevu grâce à l'hallucination se dissipe pour retourner à la charogne et à la puanteur.


Voici ll'intrigue : un homme parle à la première personne et nous livre son mal-être : retranché dans sa chambre, il entrevoit le paradis en apercevant (vision ? rêve?) l'image d'une femme vaporeuse le long d'un ruisseau, qui tend une capucine à un vieillard, assis sous un cyprès. La femme idéale revient un soir chez l'homme mais il découvre peu à peu qu'elle est morte ; alors, il immortalise son visage sur un vase, la démembre ; un homme sur sa carriole l'emmène lui et le cadavre, dans un champ de capucines violettes, le long de maisons  grises, dépourvues de vitres. L'homme lui offre un vase de Rhagès, où est dessiné le visage de la femme.

A des centaines d'années d'intervalle, la même femme a-t-elle existé? Un dessinateur a-t-il fait le portrait de la même femme ?
Hallunination ? Réincarnation ?
L'homme se voit projeté dans son propre passé, avec sa femme qui se refuse à lui : désir, jalousie, folie...Sa nourrice le veille. Mais l'apaisement est impossible à atteindre : l'oeuvre devient le chant poétique et désespéré d'un incompris qui parle à son ombre, contre "la canaille", ce monde pourri qui le rejette : le boucher qui équarrit ses bêtes, le vieux brocanteur, le barbier...Au réveil, tout n'est que sang, vers blancs et hannetons....

Récit d'une vie ? Rêve ? A aucun moment, nous ne pouvons distinguer le vrai du réel, le passé du présent. Hedayat joue sur les répétitions, les parallélismes. Cette oeuvre est une ode à la femme : ombre évanescente rêvée, mégère qui se donne à tous les hommes et rend son mari fou, mère danseuse indienne qui choisit son promis avec l'aide d'un naja. A plusieurs reprises, l'image de la mandragore est mentionnée.

Les mêmes motifs, les mêmes images reviennent, faisant de ce récit un chant poétique : la femme rêvée revient sous plusieurs aspects, le vieil homme au cyprès est tour à tour l'oncle du narrateur et le vieux brocanteur. Les capucines violettes, les vers blancs, les maisons grises sans vitre sont des images récurrentes.

Je vois dans ce chef d'oeuvre à la fois une ode à la culture persane qui célèbre la femme, le vin et l'opium et un récit extrêmement moderne : le monologue d'un être au bord de la folie, pour qui la mort n'est même plus un échappatoire.

Le lecteur s'enivre lui même, est happé par cet étrange récit, à la fois conte surnaturel et récit naturaliste sordide.

Cela faisait bien longtemps que je n'avais pas ressenti le besoin d'acheter et de lire et relire un texte. C'est chose faite. 

 "
Il est des plaies qui, pareilles à la lèpre, rongent l’âme, lentement, dans la solitude. Ce sont là des maux dont on ne peut s’ouvrir à personne. Tout le monde les range au nombre des accidents extraordinaires et si jamais quelqu’un les décrit par la parole ou par la plume, les gens, respectueux des conceptions couramment admises, qu’ils partagent d’ailleurs eux-mêmes, s’efforcent d’accueillir son récit avec un sourire ironique. Parce que l’homme n’a pas encore trouvé de remède à ce fléau. Les seules médecines efficaces sont l’oubli que dispensent le vin et la somnolence artificielle procurée par la drogue ou les stupéfiants. Les effets n’en sont, hélas, que passagers : loin de se calmer définitivement, la souffrance ne tarde pas à s’exaspérer de nouveau.
     Pénétrera-t-on un jour le mystère de ces accidents métaphysiques, de ces reflets de l’ombre de l’âme, perceptibles seulement dans l’hébétude qui sépare le sommeil de l’état de veille ?
     Pour ma part, je me bornerai à relater une expérience de cet ordre. J’en ai été la victime ; elle m’a tellement bouleversé que jamais je n’en perdrai mémoire. Tant que je vivrai, jusqu’au jour de l’Éternité, jusqu’au moment où je gagnerai ces lieux dont la nature échappe à notre entendement et à nos sens, son signe funeste vouera mon existence au poison. J’ai écrit "poison" je voulais dire, plutôt, que j’ai toujours porté cette cicatrice en moi et qu’à jamais j’en resterai marqué.
     Je m’efforcerai d’écrire ce dont je me souviens, ce qui demeure présent à mon esprit de l’enchaînement des circonstances. Peut-être parviendrai-je à tirer une conclusion générale. Non, j’arriverai tout au plus à croire, à me croire moi-même, car ; pour moi, que les autres croient ou ne croient pas, c’est sans importance. Je n’ai qu'une crainte, mourir demain, avant de m’être connu moi-même. En effet, la pratique de la vie m’a révélé le gouffre abyssal qui me sépare des autres : j’ai compris que je dois, autant que possible, me taire et garder pour moi ce que je pense. Si, maintenant, je me suis décidé à écrire, c’est uniquement pour me faire connaître de mon ombre – mon ombre qui se penche sur le mur, et qui semble dévorer les lignes que je trace. C’est pour elle que je veux tenter cette expérience, pour voir si nous pouvons mieux nous connaître l’un l’autre.
     Préoccupations futiles, soit, mais qui, plus que n’importe quelle réalité, me tourmentent. Ces hommes qui me ressemblent et qui obéissent en apparence aux mêmes besoins, aux mêmes passions, aux mêmes désirs que moi, ont-ils une autre raison d’être que de me rouler ? Sont-ils autre chose qu’une poignée d’ombres, créées seulement pour se moquer de moi, pour me berner. Tout ce que je ressens, tout ce que je vois et tout ce que j’évalue, n’est-ce pas un songe inconciliable avec la réalité ?
     Je n’écris que pour mon ombre projetée par la lampe sur le mur ; il faut que je me fasse comprendre d’elle."




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7 avril 2009 2 07 /04 /avril /2009 21:52

LIBAN

Le chant du pingouin

Actes Sud Sindbad , 2007

Curieux récit que ce soliloque d'un être handicapé (on sait qu'il a juste un gros ventre et des tout petits bras, d'où le titre) dans un no man's land, une ville non nommée pas loin de Beyrouth.

Une vieille ville que l'on démollt, des bulldozers et des camions, une route de sable et un immeuble où vit le narrateur, le pingouin et ses parents. Nul prénom ou nom n'est prononcé, nulle période, nul lieu, tout au plus une ville en reconstruction, mais il n'est à aucun moment question de la guerre du Liban.

Un huis-clos : un père vieillissant, malade, quasiment aveugle qui ne sort plus de chez lui. Une mère, au contraire, éprise de liberté et qui commence à fuir le foyer vers on ne sait où. Et enfin, le pingouin, qui vit entre ses livres et son autre occupation quotidienne : observer à la fenêtre d'en dessous sa jeune voisine qui s'éveille à la puberté et au désir....

Description du quotidien, répétition des jours qui se ressemblent à eux-mêmes.

Ce récit du désir refoulé, inassouvi n'est pas sans ressembler au nouveau roman : description très minutieuse de l'environnement, un regard extérieur qui devient de plus en plus subjectif, pas de personnages bien définis, très peu d'indications spatio-temporelles.

Tout est basé sur l'observation et la répétition quotidienne des mêmes gestes : le père qui erre dans les couloirs, la mère qui fuit. Le décor est minimal et va de plus en plus vers l'épure ; cette dernière ne fait que ressortir au grand jour la clameur tragique d'un être qui ne vit que dans ses fantasmes, ses livres et ses dialogues laconiques avec son père malade.

On appréciera la poésie de la description de la jeune femme nubile, s'éveillant au désir, telle une vague sur le rivage.

On oublie le Liban et on s'identifie à la voix universelle du mal aimé.

"Nous nous blottirions dans la chambre sous les toits comme dans un nid. elle nous garderait ensemble, proches et enlacés. Tellement à l'étroit que rien pourrait nous séparer. Nous n'aurions pas besoin de parler, nos respirations couvriraient nos voix; Nous oublierions un moment notre souffle, puis nous l'écouterions, à nouveau fort et haletant. L'obscurité augmenterait peu à peu. Elle rapprocherait nos visages. Ils ne seraient plus seuls chacun à une fenêtre, séparés au milieu du vaste horizon et de l'étendue désertique. Nous resterions blottis dans la chambre du toit comme dans un nid. seules nos respirations se feraient entendre. Elles s'élèveraient, sèches, ininterrompues. Elles nous hâteraient de faire ce qui nous appelait d'une voix forte et haletante. Elle serait près de moi, dans la chambre étroite et obscure. Je n'aurais pas besoin de m'approcher lorsque son sein, teinté par l'obscurité, sortirait de sa chemise déboutonnée. Il jaillirait près de moi, dans l'obscurité, scintillant de toutes les couleurs. Il jaillirait sans sa main. Elle le tiendrait jusqu'à l'approcher de moi. Jusqu'à l'approcher de moi. Je respirerais son odeur semblable au goput du téton entre mes lèvres."

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31 mars 2009 2 31 /03 /mars /2009 21:51

de ZORIA PIRZAD

IRAN- Recueil de nouvelles
.
Comme tous les après-midi

Editions Zulma, 2007

De Zorya Pirzad (arménienne par sa mère), j'avais déjà chroniqué et adoré Un jour avant Pâques. Dans ce recueil de nouvelles, son premier titre paru en France, on retrouve toute la sobriété de son style : la description d'un quotidien sans fioritures mais d'où émergent un certain onirisme, voire une teinte fantastique.

Des femmes parlent, directement ou indirectement par la voix de l'auteur. Mais il n'est pas question ici de dénoncer la condition féminine en Iran ; il n'est pas question du voile ni de l'éducation. Mais plutôt d'une réflexion mélancolique sur le temps qui passe, au rythme des saisons, des désirs inassouvis, des rêves non réalisés. Des itinéraires de vie tout simplement, bien ancrés dans la vie quotidienne.

Des femmes dans leur maison préparant le repas, arrosant les pétunias, épiant leur voisine, regardant l'arbre refleurir ou la neige tomber....Poésie du quotidien, se répétant chaque jour ou au contraire, événement incongru, voire fantastique, qui vient perturber le doux rythme des jours. Comme un voleur qui s'engouffre subrepticement dans la maison, aidé par la propriétaire des lieux.

Les nouvelles sont tour à tour mélancoliques ou plutôt caustiques.

Une mélancolie très poétique puisque le temps humain épouse celui de la nature ; ainsi, l'auteur décrit en trois pages les grands moments de la vie d'une femme parallèlement à la floraison de l'arbre du jardin. Au début les fleurs rient, puis elles vieillissent....Ou encore c'est la neige qui rythme les âges d'une vie. Les pétunias qu'on arrose inspirent une méditation sur la solitude au soleil couchant...

L'élément naturel est présent à chaque nouvelle, épousant soit le parcours mélancolique des personnages, soit perturbant leur quotidien.
Ainsi, le peuplier du jardin peut parler à une petite fille. Ou alors le monde peut devenir fou à l'annonce d'une invasion de sauterelles....

Poésie de la vie mais aussi chronique très amère et caustique du quotidien ; ainsi, une femme au foyer s'achète en secret des petits cadeaux qu'elle cache dans sa commode. Ou encore cette femme qui se dit chaque jour qu'elle va écrire une histoire, en l'inscrivant même sur son frigo au même titre que l'achat des carottes. Mais la préparation du repas reprend le dessus....

Mais la condition des hommes n'est pas non plus à envier : il en est ainsi de ce Monsieur F, à la retraite, qui erre comme une âme en peine ne sachant que faire de ses journées...

Zorya Pirzâd touche profondément le lecteur en livrant de petites histoires universelles qui pourraient aussi bien se passer en Iran, en Turquie ou en France. Pas d'indications spatio-temporelles, uniquement des tranches de vie en communion avec la nature.

Un petit bijou de simplicité d'une grande poésie.

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23 décembre 2008 2 23 /12 /décembre /2008 10:29

...d'Atiq Rahimi

Mille maisons du rêve et de la terreur

POL, 2002 - Traduit du persan (Afghanistan)

Après avoir adoré le Prix Goncourt Syngué Sabour,je continue à découvrir l'oeuvre d'Atiq Rahimi. Voici donc son deuxième roman, un très beau récit oscillant entre rêves et réalité, terreurs de la dictature afghane et contes et légendes persanes. Une merveille de poésie.

 

Un homme parle ; il ne sait pas s'il a les yeux fermés, s'il dort ou s'il est mort. Il entend la voix d'un enfant qui l'appelle Père. Mais pourtant, il ne se rappelle pas avoir un fils. Il se rappelle d'une altercation avec les officiers afghans, d'une interpellation...puis tout à coup, une femme apparaît. Sa mère ? Sa soeur? Ou une femme inconnue qui l'a sauvé des griffes de la police ?

L'incertitude, la frontière ténue entre la réalité d'une part et de l'autre les rêves et les cauchemars, sont prétextes à faire éclore les croyances, les légendes persanes. Ainsi, la voix de l'enfant devient celle d'un djinn ou celle des morts que l'on entend dans une tombe ou encore l'ange de la mort. Un tapis devient la métaphore de la mehmânkhana, les souvenirs de la maison familiale, du foyer. 
On entend la voix du derviche, du poète, du grand-père qui interprètent les songes, les signes du sommeil. 

Sommeil ? Délire ? Souvenirs d'outre-tombe ? Fumeries de hashish au début, le lecteur entre dans un labyrinthe ; il épouse les interrogations de l'homme. Puis, petit à petit, le brouillard se dissipe, sans pour autant nous diriger dans un chemin rectiligne.

C'est là tout l'intérêt de ce roman. Encore une fois, aucun lyrisme. L'écriture est très sobre, la poésie naît des multiples références issues des légendes et du brouillard de la conscience narrative.
On retrouve les mêmes dispositifs narratifs que dans Syngué Sabour : une voix parle dans un espace clos, une chambre, quelques personnages viennent "lui rendre visite"

Le contexte difficile (l'invasion de l'Afghanistan par les troupes russes en 1979), la terreur quotidienne sert de terreau pour l'éclosion des rêves.
La construction du roman est justement très symbolique ; Rahimi fait alterner les chapitres oniriques avec ceux qui racontent les diverses interpellations puis les différents souvenirs de famille.

 

" Suis-je dans le noir ou ai-je les yeux fermés ? Peut-être les deux . Il fait nuit et je dors. Mais pourtant je pense, comment se fait-il ?
Non, je suis réveillé, seulement mes yeux sont encore fermés. J'étais en train de dormir et dans mon rêve , un enfant a crié "Père !"
Quel enfant ? Comment le savoir? Il n'y avait que sa voix. Peut-être était-ce moi enfant, cherchant mon père. "

"Grand-père disait que, selon Dâmollah Saîd Mostafa, pendant le sommeil, l'âme s'en va ailleurs, et que si jamais tu te réveilles avant
qu'elle soit revenue dans ton corps tu te retrouves dans un cauchemar sans fin, livré à la stupeur et à l'effroi, sans voix et sans forces, et ce jusqu'au retour de l'âme"

"Non, je ne dors pas. Je suis en proie aux forces de l'Invisible. Les djinns sont venus se poser sur ma poitrine. Grand-Père disait que, selon Dâmollah Saîd Mostafa-dont l'autorité valait au moins dix mollahs-, quand il n'y a pas de Coran dans une pièce, les djinns y font leur nid, et la nuit, pendant que tu dors et que ton âme est partie se promener, ils viennent asaillir ton corps"

"Alors, j'ai juré à maman, qu'une nuit, quand tu viendrais dans mes rêves, je t'attraperais et t'empêcherais de repartir.
L'enfant m'a sorti de son rêve. Je suis une créature du songe. Un père imaginaire, un mari imaginaire...A quoi bon lutter pour revenir à la vie ?
J'abandonne Yahya à ses rêveries silencieuses, à sa ville bâtie sur un immense pont qui tourne jour et nuit ; je referme les yeux dans l'espoir de me glisser dans les rêves de quelqu'un d'autre, dans les rêves tourmentés de ma mère"

"Parcours le monde ! ....Quand l'eau stagne, elle devient malsaine. Elle transforme la terre en vase. Sois comme l'eau qui glisse de la main !"

"Tant que ton sommeil ne vaut pas l'éveil, ne dort pas !"

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19 décembre 2008 5 19 /12 /décembre /2008 18:54
MAROC-1981

Le pain nu

Voici l'une des oeuvres emblématiques de la littérature marocaine, traduite en français par Tahar Ben Jelloun en 1981.
Mohamed Choukri (1935-2003) est l'enfant terrible de la littérature marocaine ; né dans une famille très pauvre du Rif, il n'apprendra lire et à écrire qu'à 21 ans. Avant, des années d'errance dans les bas-fonds d'Oran et de Tanger entre proxénètes, prostituées et voleurs.

Le pain nu, oeuvre qui fit scandale, encore censurée au Maroc, est justement le récit de son enfance et de son adolescence, longues années d'errance, afin de fuir les maltraitances de son père. Ce dernier, en effet, tua de ses propres mains l'un de ses fils.

Ce livre est d'une crudité absolue ; le narrateur crie la haine de son père et la soif de plaisirs en tous genres ; le texte regorge de scènes de masturbation et de découverte de la sexualité.

J'ai trouvé ce texte trop "sec" et ne suis pas parvenue à m'identifier au personnage. Ce livre culte demeure cependant indispensable pour découvrir un itinéraire d'écrivain hors du commun.

Sur le même thème, l'enfance meurtrie et errante, à conseiller le magnifique Requiem des innocents de Louis Calaferte.

Dans Le pain nu, j'ai plutôt senti la sécheresse des sentiments plutôt qu'un cri de révolte et de haine.

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