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Internautes lecteurs, bonjour !

J'ai découvert l'univers des blogs très récemment. Je suis bibliothécaire et mon métier est donc de faire partager ma passion. Voici donc mes coups de coeurs et n'hésitez pas à me faire partager les vôtres !

Je vous parlerai surtout de littérature française et étrangère contemporaine sans oublier bien sûr mes classiques préférés...

Une rubrique est également réservée aux lectures pour adolescents ainsi qu'à la BD et aux mangas.

Bonne lecture !

 

 

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23 avril 2009 4 23 /04 /avril /2009 22:34

 IRAN-1941

La chouette aveugle

Editions José Corti

Chef d'oeuvre absolu, autant le dire tout de suite !
Oeuvre fondatrice en Iran puisque Hedayat est l'écrivain qui a introduit la prose en Iran, la littérature persane étant jusqu'alors dominée par la poésie. On lui doit des écrits satiriques, très critiques sur la société iranienne (Voir le délicieux Hadji Aghâ) et ce magnifique récit qui fit scandale dès sa parution, admiré par André Breton et Henry Miller.

Mêlant tradition persane et modernité, le récit mélange réalité et hallucination, vie et mort, amour et haine et différents espace temps. Ce monologue d'un homme drogué par l'opium et le vin, nous livre tout le mal être d'un être  solitaire, retranché dans sa chambre, isolé de la "canaille", les autres hommes qu'il ne comprend pas. Il ne parle qu'à son ombre et tente de se connaître avant sa mort prochaine.

Car tout n'est que néant : le texte est teinté d'un profond pessimisme : même si le réel peut-être transcendé par les hallucinations causées par le vin et  l'opium, même si le rêve laisse entrevoir un monde idéal, tout n'est en fait qu'un leurre : l'amour, la femme idéale devient un cadavre rempli de vers, la fleur devient sang, l'autre monde devient néant.
Tout n'est que vanité, évanescence et fragilité : l'espoir, l'idéal entrevu grâce à l'hallucination se dissipe pour retourner à la charogne et à la puanteur.


Voici ll'intrigue : un homme parle à la première personne et nous livre son mal-être : retranché dans sa chambre, il entrevoit le paradis en apercevant (vision ? rêve?) l'image d'une femme vaporeuse le long d'un ruisseau, qui tend une capucine à un vieillard, assis sous un cyprès. La femme idéale revient un soir chez l'homme mais il découvre peu à peu qu'elle est morte ; alors, il immortalise son visage sur un vase, la démembre ; un homme sur sa carriole l'emmène lui et le cadavre, dans un champ de capucines violettes, le long de maisons  grises, dépourvues de vitres. L'homme lui offre un vase de Rhagès, où est dessiné le visage de la femme.

A des centaines d'années d'intervalle, la même femme a-t-elle existé? Un dessinateur a-t-il fait le portrait de la même femme ?
Hallunination ? Réincarnation ?
L'homme se voit projeté dans son propre passé, avec sa femme qui se refuse à lui : désir, jalousie, folie...Sa nourrice le veille. Mais l'apaisement est impossible à atteindre : l'oeuvre devient le chant poétique et désespéré d'un incompris qui parle à son ombre, contre "la canaille", ce monde pourri qui le rejette : le boucher qui équarrit ses bêtes, le vieux brocanteur, le barbier...Au réveil, tout n'est que sang, vers blancs et hannetons....

Récit d'une vie ? Rêve ? A aucun moment, nous ne pouvons distinguer le vrai du réel, le passé du présent. Hedayat joue sur les répétitions, les parallélismes. Cette oeuvre est une ode à la femme : ombre évanescente rêvée, mégère qui se donne à tous les hommes et rend son mari fou, mère danseuse indienne qui choisit son promis avec l'aide d'un naja. A plusieurs reprises, l'image de la mandragore est mentionnée.

Les mêmes motifs, les mêmes images reviennent, faisant de ce récit un chant poétique : la femme rêvée revient sous plusieurs aspects, le vieil homme au cyprès est tour à tour l'oncle du narrateur et le vieux brocanteur. Les capucines violettes, les vers blancs, les maisons grises sans vitre sont des images récurrentes.

Je vois dans ce chef d'oeuvre à la fois une ode à la culture persane qui célèbre la femme, le vin et l'opium et un récit extrêmement moderne : le monologue d'un être au bord de la folie, pour qui la mort n'est même plus un échappatoire.

Le lecteur s'enivre lui même, est happé par cet étrange récit, à la fois conte surnaturel et récit naturaliste sordide.

Cela faisait bien longtemps que je n'avais pas ressenti le besoin d'acheter et de lire et relire un texte. C'est chose faite. 

 "
Il est des plaies qui, pareilles à la lèpre, rongent l’âme, lentement, dans la solitude. Ce sont là des maux dont on ne peut s’ouvrir à personne. Tout le monde les range au nombre des accidents extraordinaires et si jamais quelqu’un les décrit par la parole ou par la plume, les gens, respectueux des conceptions couramment admises, qu’ils partagent d’ailleurs eux-mêmes, s’efforcent d’accueillir son récit avec un sourire ironique. Parce que l’homme n’a pas encore trouvé de remède à ce fléau. Les seules médecines efficaces sont l’oubli que dispensent le vin et la somnolence artificielle procurée par la drogue ou les stupéfiants. Les effets n’en sont, hélas, que passagers : loin de se calmer définitivement, la souffrance ne tarde pas à s’exaspérer de nouveau.
     Pénétrera-t-on un jour le mystère de ces accidents métaphysiques, de ces reflets de l’ombre de l’âme, perceptibles seulement dans l’hébétude qui sépare le sommeil de l’état de veille ?
     Pour ma part, je me bornerai à relater une expérience de cet ordre. J’en ai été la victime ; elle m’a tellement bouleversé que jamais je n’en perdrai mémoire. Tant que je vivrai, jusqu’au jour de l’Éternité, jusqu’au moment où je gagnerai ces lieux dont la nature échappe à notre entendement et à nos sens, son signe funeste vouera mon existence au poison. J’ai écrit "poison" je voulais dire, plutôt, que j’ai toujours porté cette cicatrice en moi et qu’à jamais j’en resterai marqué.
     Je m’efforcerai d’écrire ce dont je me souviens, ce qui demeure présent à mon esprit de l’enchaînement des circonstances. Peut-être parviendrai-je à tirer une conclusion générale. Non, j’arriverai tout au plus à croire, à me croire moi-même, car ; pour moi, que les autres croient ou ne croient pas, c’est sans importance. Je n’ai qu'une crainte, mourir demain, avant de m’être connu moi-même. En effet, la pratique de la vie m’a révélé le gouffre abyssal qui me sépare des autres : j’ai compris que je dois, autant que possible, me taire et garder pour moi ce que je pense. Si, maintenant, je me suis décidé à écrire, c’est uniquement pour me faire connaître de mon ombre – mon ombre qui se penche sur le mur, et qui semble dévorer les lignes que je trace. C’est pour elle que je veux tenter cette expérience, pour voir si nous pouvons mieux nous connaître l’un l’autre.
     Préoccupations futiles, soit, mais qui, plus que n’importe quelle réalité, me tourmentent. Ces hommes qui me ressemblent et qui obéissent en apparence aux mêmes besoins, aux mêmes passions, aux mêmes désirs que moi, ont-ils une autre raison d’être que de me rouler ? Sont-ils autre chose qu’une poignée d’ombres, créées seulement pour se moquer de moi, pour me berner. Tout ce que je ressens, tout ce que je vois et tout ce que j’évalue, n’est-ce pas un songe inconciliable avec la réalité ?
     Je n’écris que pour mon ombre projetée par la lampe sur le mur ; il faut que je me fasse comprendre d’elle."




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17 avril 2009 5 17 /04 /avril /2009 18:01

RECUEIL DE NOUVELLES























Editions Quadrature, 2005

A noter que les éditions Quadrature sont spécialisées uniquement dans la publication de nouvelles. Suffisemment rare pour le dire....

Je viens de découvrir Emmanuel Urien qui depuis deux ans publie dans Gallimard La Blanche. Mais avant, elle a remporté des quantités de prix et de concours de nouvelles. Et ca se comprend !

Emmanuelle Urien brosse des portraits d'hommes, femmes, enfants, prisonniers, cabossés par la vie, elle leur donne vie et poésie grâce à un regard très subtil, entre distance et compassion. Ces personnages ot une épaisseur incroyable. A cela, s'ajoute un art rompu de l'intrigue, un art de la nouvelle au sens noble du terme, avec des chutes incroyables.
C'est très noir mais souvent inoubliable.

Quelques figures qui sortent du lot : cette femme réputée folle qui chaque année dresse la table et allume les bougies pour son enfant mort, ce bibliothécaire qui parfume les livres donnés aux prisonniers ou encore cette femme battue qui prépare pour son mari un plat avec les escalopes et la moutarde qui lui servent de pansement et de cataplasme...Sans oublier ce marginal qui a tué sa mère par accident en tapant trop fort à la porte, sur la poignée en forme de chien méchant...alors, il faudra sans doute piquer le chien méchant....


Des personnages souvent anonymes, des voix inconnues qui ne se dévoilent que progressivement. Une lecture à considérer comme une série de rencontres inoubliables.

A découvrir.

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17 avril 2009 5 17 /04 /avril /2009 17:41

 CONGO

Jazz et vin de palme

Editions Serpent à plumes, 1996

Exilé depuis bien longtemps aux Etats-Unis où il enseigne la littérature africaine francophone (et la chimie !), Emmanuel Dongala est l'une des grandes voix de la littérature africaine, il a quitté son pays, Le Congo, au moment de la guerre civile dans les années 90.

Ses textes examinent, non sans humour noir, la situation politique délicate de son pays.

Dans ce recueil de nouvelles, il revisite l'arrivée du communisme en Afrique, en lutte avec les traditions animistes et fétichistes de l'Afrique. Cela donne des récits très drôles où des membres de l'élite locale, convertis au communisme souvent par opportunisme, sont bien vite rattrapés par la sorcellerie, comme ce chef de parti qui se retrouve poursuivi par son oncle devenu hibou ! Car les traditions magiques ont la dent dure...Avec ces nouvelles très ironiques, Dongala dénonce les pratiques du communisme qui ont nié toute culture locale, l'ont éradiqué à coup de bâtons et de pistolets.

La palme de l'humour revient sans aucun doute à ce gardien d'usine qui, par ambition, se convertit au communisme sans rien y comprendre. Il se met à apprendre pare coeur tout la logorrhée du centralisme démocratique en y perdant bien souvent les pédales ! Mais qu'est-ce qu'être rouge, au fait ? S'habiller en rouge ! Peindre sa bicyclette en rouge !

Derrière cette critique acerbe, on sent tout l'amour de Dongala pour la culture africaine. La nouvelle qui a donné le titre au recueil est irrésistible ! Des extraterrestres débarquant à Brazzaville ne s'apprivoisent qu'avec du jazz et du vin de palme !
Enfin, il y a cet hommage émouvant à JC, autrement dit John Coltrane....

Un recueil sans prétention, entre humour et révolte, qui revient sur un épisode peu connu de l'histoire africaine.

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10 avril 2009 5 10 /04 /avril /2009 21:26

Gallimard, 2006

Villa Amalia**/Pascal Quignard (2006)

Adapté au cinéma par Benoît Jacquot

Je viens de voir le film de Benoît Jacquot, ce qui m'a fortement donné envie de lire le livre de Pascal Quignard. Un très beau portrait de femme libre qui décide de tout quitter pour fuir, revivre une autre vie. Eloge de la fuite, de la liberté, de la solitude...

Alors qu'elle surprend son compagnon en train d'embrasser une autre femme, Ann, célèbre pianiste, décide de tout quitter, comme elle le dit, d'"éteindre sa vie". Elle quitte son compagnon, vend sa maison, brûle ses photos, ses vêtements, jette son portable, ferme son compte en banque. Seul contact : un ancien ami d'enfance, croisé par hasard, secrètement amoureux.

 

Puis c'est la fuite éperdue : Tanger, Malte, puis enfin, la découverte d'un lieu aimé, la Villa Amalia, sur une île non loin de Capri. Sans doute le début de l'apaisement...Mais le passé ressurgit...

Ce qui marque tout d'abord : ce portrait intransigeant de femme qui d'un seul coup brûle tout de sa vie antérieure. Liberté parfaite, intense....

Même s'il n'y a pas d'intrigue amoureuse à proprement parlé, on pense immédiatement à Marguerite Duras : tout d'abord ce dépouillement extrème, l'omniprésence de la mer et surtout le sens de l'ellipse, ce personnage féminin extrèmement vaporeux qui nous échappe : au début, nous ne savons rien d'Ann, à part qu'elle est pianiste. Puis, très lentement, c'est le dévoilement, petite touche par petite touche.

Poésie avant tout : beauté des paysages, musique lancinante, femme passionnée...



Un portrait très subtil qui interroge avec force la quête des origines.

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10 avril 2009 5 10 /04 /avril /2009 20:08

GRANDE-BRETAGNE -Recueil de nouvelles

Livre - La Table Citron



Editions Mercure de France,2006

Première découverte d'un titre de Julian Barnes, l'un des auteurs anglais les plus lus, l'auteur du célèbre Perroquet de Flaubert.

Il s'agit d'un recueil de nouvelles sur le thème de la vieillesse et de la mort ; si le citron est cité dans le titre, c'est simplement parce qu'il symbolise la vieillesse et la mort en Chine. Et la table citron est la table autour de laquelle on se réunit pour en parler...

Ne vous imaginez pas des nouvelles morbides et tragiques sur la mort et l'au delà. Avec une bonne dose d'humour anglais (qui peut énerver au début), Barnes construit des histoires très souvent caustiques, méchantes ou alors touchantes.Avec pour thème principal, l'amour éternel ou qui s'effrite.

Parfois inégales tout de même, il faut retenir l'histoire hilarante d'un vieil homosexuel mélomane qui ne supporte pas d'entendre un éternuement ou une toux pendant les concerts ; il importune les spectateurs bruyants et va jusqu'à les jeter dans l'escalier !


Ou encore celle d'un fils qui découvre que son père trompe sa mère à 80 ans parce qu'elle le bat....

Dans un ton beaucoup plus mélancolique et doux amer, on appréciera Tourgueniev âgé qui tombe amoureux d'une très jeune comédienne, de façon platonique, car à cet âge là, il faut renoncer.

Ou encore sur un ton tragi-comique, la dégénerescence d'un vieux monsieur atteint de la maladie d'Alzheimer qui insulte sa maîtresse en lui tenant des propos salaces alors qu'elle lui récite des recettes de cuisine.

Un art certain du récit avec une variation de tons intéressante. Un bon divertissement.

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7 avril 2009 2 07 /04 /avril /2009 21:52

LIBAN

Le chant du pingouin

Actes Sud Sindbad , 2007

Curieux récit que ce soliloque d'un être handicapé (on sait qu'il a juste un gros ventre et des tout petits bras, d'où le titre) dans un no man's land, une ville non nommée pas loin de Beyrouth.

Une vieille ville que l'on démollt, des bulldozers et des camions, une route de sable et un immeuble où vit le narrateur, le pingouin et ses parents. Nul prénom ou nom n'est prononcé, nulle période, nul lieu, tout au plus une ville en reconstruction, mais il n'est à aucun moment question de la guerre du Liban.

Un huis-clos : un père vieillissant, malade, quasiment aveugle qui ne sort plus de chez lui. Une mère, au contraire, éprise de liberté et qui commence à fuir le foyer vers on ne sait où. Et enfin, le pingouin, qui vit entre ses livres et son autre occupation quotidienne : observer à la fenêtre d'en dessous sa jeune voisine qui s'éveille à la puberté et au désir....

Description du quotidien, répétition des jours qui se ressemblent à eux-mêmes.

Ce récit du désir refoulé, inassouvi n'est pas sans ressembler au nouveau roman : description très minutieuse de l'environnement, un regard extérieur qui devient de plus en plus subjectif, pas de personnages bien définis, très peu d'indications spatio-temporelles.

Tout est basé sur l'observation et la répétition quotidienne des mêmes gestes : le père qui erre dans les couloirs, la mère qui fuit. Le décor est minimal et va de plus en plus vers l'épure ; cette dernière ne fait que ressortir au grand jour la clameur tragique d'un être qui ne vit que dans ses fantasmes, ses livres et ses dialogues laconiques avec son père malade.

On appréciera la poésie de la description de la jeune femme nubile, s'éveillant au désir, telle une vague sur le rivage.

On oublie le Liban et on s'identifie à la voix universelle du mal aimé.

"Nous nous blottirions dans la chambre sous les toits comme dans un nid. elle nous garderait ensemble, proches et enlacés. Tellement à l'étroit que rien pourrait nous séparer. Nous n'aurions pas besoin de parler, nos respirations couvriraient nos voix; Nous oublierions un moment notre souffle, puis nous l'écouterions, à nouveau fort et haletant. L'obscurité augmenterait peu à peu. Elle rapprocherait nos visages. Ils ne seraient plus seuls chacun à une fenêtre, séparés au milieu du vaste horizon et de l'étendue désertique. Nous resterions blottis dans la chambre du toit comme dans un nid. seules nos respirations se feraient entendre. Elles s'élèveraient, sèches, ininterrompues. Elles nous hâteraient de faire ce qui nous appelait d'une voix forte et haletante. Elle serait près de moi, dans la chambre étroite et obscure. Je n'aurais pas besoin de m'approcher lorsque son sein, teinté par l'obscurité, sortirait de sa chemise déboutonnée. Il jaillirait près de moi, dans l'obscurité, scintillant de toutes les couleurs. Il jaillirait sans sa main. Elle le tiendrait jusqu'à l'approcher de moi. Jusqu'à l'approcher de moi. Je respirerais son odeur semblable au goput du téton entre mes lèvres."

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7 avril 2009 2 07 /04 /avril /2009 19:17

FRANCE
PREMIER ROMAN

Les bains de Kiraly

Editions Sabine Wespieser, 2008

Ce titre énigmatique (qui désigne un établissement de bains turcs à Budapest) est le premier roman du directeur de la prestigieuse collection Gallimard "Du monde entier". Et pour un premier opus, c'est une vrai réussite, une plongée au coeur de l'intime dans l'âme d'un homme à la recherche de ses origines.

Récit à la première personne, dévoilement d'un secret, récit des origines, confession d'un homme coupable ; pas d'autofiction au sens péjoratif du terme mais au contraire un récit subtil, tout en nuances, d'un être qui souffre.

Gabriel est un traducteur de langue allemande renommé. Il est tombé amoureux du rire de Laura qui l'a subjugué. Mais au moment où elle lui annonce qu'elle attend un enfant, il prend la fuite. Il prend alors la plume pour tenter de dire ce qu'il n'a jamais réussi à dire, lui, le spécialiste, le mécano des mots.

La mort accidentelle de sa soeur alors qu'il avait dix ans, ses grands parents qu'il n'a pas connus et dont on ne parle jamais et cette sentence biblique implacable prononcée par son père : "Dieu a donné, Dieu a repris"
Une sentence qui ne lui permet pas d'aimer et qui lui fait faire des cauchemars où il voit tous ses proches disparaître....

La traduction du  Faustus de Thomas Mann sera pour lui l'occasion de découvrir ses origines juives refoulées et peut-être d'obtenir le grand pardon....

Point de misérabilisme ni de traité sur les coutumes juives mais au contraire le questionnement universel d'un homme malade des mots, qui se réfugie derrière la mécanique bien huilée de la syntaxe et de la traduction, pour justement ne pas dire l'essentiel, les mots de l'amour et de l'amitié.

Ce récit est à la fois un poignant récit des origines, fondé sur le thème du secret et du refoulement, mais aussi une fabuleuse réflexion sur les pouvoirs et les limites du langage : pourquoi n'arrive-t-on pas à parler, emploie-t-on la langue des autres ou sa propre langue ? Les mots des dictionnaires parviennent-ils à nous faire exprimer nos sentiments ?

Entre confession et pudeur, Jean Mattern nous entraîne également pour un fabuleux voyage en Europe de l'Est, au pays de Thomas Mann, des cimetières juifs et des bains turcs...

A découvrir.

"J'ai préféré me consacrer à la musique des mots, et voyager d'une langue à l'autre, avec la fierté du passager clandestin qui ne se fait pas prendre. Passer inaperçu, imiter la moindre intonation d'un nouvel idiome, et restituer l'équivalent exact dans une autre langue, voilà ce dont j'étais fier. Mais c'est une jouissance solitaire, celle des dictionnaires, et Janos n'est peut-être pas si insensé quand il compare les masturbateurs compulsifs aux traducteurs obsessionnels.
Je l'avoue, souvent, au plus fort du plaisir, je voyais nos corps-à-corps comme un prolongement de mon intimité avec les mots. il me suffisait d'entendre ceux de Laura, chuchotés, susurrés, pour que j'aie envie de les traduire par les miens, en dedans, et lui répondre. Des soupirs sur une ligne de chant, un peu comme le portamento italien, et un dialogue de peu de mots. Quelques voyelles étirées, des oui et des encore murmurés, rythmant l'entente de deux corps entrelacés-mais une conversation si intime, si mystérieuse, que tous les dictionnaires du monde resteront à jamais muets devant la beauté de notre musique.
Son corps me manque, nos corps me manquent. Le mien dans le sien. C'est là, précisément, le point de rupture : nos corps enchevêtrés qui ont engendré. Nous avons commencé une page d'écriture pour laquelle toute grammaire me fait défaut. Cet enfant, je ne sais pas comment lui parler, et quelle syntaxe lui enseigner. Dans quel dictionnaire trouver les mots? C'est pour cela que je suis parti. Ce nouveau chapitre devait s'écrire sans moi.

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31 mars 2009 2 31 /03 /mars /2009 22:39

SUISSE ALLEMANDE
La fourrure de la truite

Editions Actes Sud, 2005

Je continue à explorer l'oeuvre de cet auteur à part que j'ai découvert récemment grâce à Dans la maison, les histoires se défont. L'inventeur de l'"autofiction" livre depuis plusieurs années le même message : vivre une liberté sans entrave, se détacher de tout le poids des attaches terrestres, matérielles afin de vagabonder et de mener une vie d'artiste. La vie de Paul Nizon relève de cette philosophie ; ayant quitté le foyer conjugal suisse, il s'exila à Paris, Lisbonne, Zurich, menant une vie de bohème...

 

Vous me direz : ce n'est pas très original, c'est une thème milles fois revisité.

Sauf qu'avec Paul Nizon, c'est écrit avec une telle finesse, mêlant poésie et humour, que l'on est sous le charme...

 

Le narrateur largue les amarres à Paris dans le 18e près de Montmartre ; il vient d'hériter de l'appartement de sa vieille tante...Cet appartement, avec ses vieilles commodes et ses fourrures, va être vite considéré comme un fardeau...Rapidement, il laisse s'installer la saleté et erre dans les rues et bistrots de Paris. Il y encontre Carmen avec qui il va essayer de se "raccrocher". Car Stolp, dont  nous ne savons pas grand chose, descend d'une famille d'acrobates qui voltige et vit dans les airs. Pour lui, l'important, c'est la course, l'action, le rêve, la déambulation, l'errance, le voyage.

Il est donc bien embarrassé de cet héritage....Tout le récit va être basé sur les signes, la métaphore de la liberté. Il découvre une lithographie chez un quincaillier intitulée La fourrure de la truite, représentant une femme nue dans une fourrure.

Femme insaisissable comme la truite, la chose la plus glissante que l'on connaisse ? ou métaphore des fourrures de la tante qui emprisonnent la truite, c'est à dire le narrateur qui voltige dans les airs comme la truite qui frétille dans l'eau ?

 

Je pencherais plutôt vers la deuxième solution...

 

Tout le récit est une métaphore du vagabondage, de la voltige, de l'envol. Seule une femme, Carmen, peut le rattraper au vol, mais le veut-il ?

 

Alors que les premières pages laissent entendre qu'il veut sauter pour mourir, le récit évolue vers une errance poétique et volontaire dans les rues de Paris. Le narrateur admire l'eau du caniveau, qui bouillonne tel son esprit et ses pensées, la truite ou encore l'hirondelle qui ne se pose jamais au sol.

Quant aux fourrures de la tante, elles incarnent le bassement matériel, le fardeau dont on veut se débarasser. Alors que les premières pages respirent la nausée, l'écoeurement (les murs blaffards, l'encombrement des meubles), le récit évolue vers une lente voltige aérienne symbolisant la libération du personnage.

De la belle prose poétique accompagnée d'un humour certain. On vague, on se promène avec l'auteur. C'est sans prétention mais tellement revigorant !

 

 

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31 mars 2009 2 31 /03 /mars /2009 21:51

de ZORIA PIRZAD

IRAN- Recueil de nouvelles
.
Comme tous les après-midi

Editions Zulma, 2007

De Zorya Pirzad (arménienne par sa mère), j'avais déjà chroniqué et adoré Un jour avant Pâques. Dans ce recueil de nouvelles, son premier titre paru en France, on retrouve toute la sobriété de son style : la description d'un quotidien sans fioritures mais d'où émergent un certain onirisme, voire une teinte fantastique.

Des femmes parlent, directement ou indirectement par la voix de l'auteur. Mais il n'est pas question ici de dénoncer la condition féminine en Iran ; il n'est pas question du voile ni de l'éducation. Mais plutôt d'une réflexion mélancolique sur le temps qui passe, au rythme des saisons, des désirs inassouvis, des rêves non réalisés. Des itinéraires de vie tout simplement, bien ancrés dans la vie quotidienne.

Des femmes dans leur maison préparant le repas, arrosant les pétunias, épiant leur voisine, regardant l'arbre refleurir ou la neige tomber....Poésie du quotidien, se répétant chaque jour ou au contraire, événement incongru, voire fantastique, qui vient perturber le doux rythme des jours. Comme un voleur qui s'engouffre subrepticement dans la maison, aidé par la propriétaire des lieux.

Les nouvelles sont tour à tour mélancoliques ou plutôt caustiques.

Une mélancolie très poétique puisque le temps humain épouse celui de la nature ; ainsi, l'auteur décrit en trois pages les grands moments de la vie d'une femme parallèlement à la floraison de l'arbre du jardin. Au début les fleurs rient, puis elles vieillissent....Ou encore c'est la neige qui rythme les âges d'une vie. Les pétunias qu'on arrose inspirent une méditation sur la solitude au soleil couchant...

L'élément naturel est présent à chaque nouvelle, épousant soit le parcours mélancolique des personnages, soit perturbant leur quotidien.
Ainsi, le peuplier du jardin peut parler à une petite fille. Ou alors le monde peut devenir fou à l'annonce d'une invasion de sauterelles....

Poésie de la vie mais aussi chronique très amère et caustique du quotidien ; ainsi, une femme au foyer s'achète en secret des petits cadeaux qu'elle cache dans sa commode. Ou encore cette femme qui se dit chaque jour qu'elle va écrire une histoire, en l'inscrivant même sur son frigo au même titre que l'achat des carottes. Mais la préparation du repas reprend le dessus....

Mais la condition des hommes n'est pas non plus à envier : il en est ainsi de ce Monsieur F, à la retraite, qui erre comme une âme en peine ne sachant que faire de ses journées...

Zorya Pirzâd touche profondément le lecteur en livrant de petites histoires universelles qui pourraient aussi bien se passer en Iran, en Turquie ou en France. Pas d'indications spatio-temporelles, uniquement des tranches de vie en communion avec la nature.

Un petit bijou de simplicité d'une grande poésie.

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29 mars 2009 7 29 /03 /mars /2009 12:32

d' AKIRA YOSHIMURA

JAPON




Actes Sud,2006

Akira Yoshimura (1927-2006) est un auteur japonais de renom qui s'inspire des légendes et des faits divers de son pays. Son récit le plus connu est La jeune fille suppliciée sur une étagère qui donne la parole à une jeune fille morte que l'on est en train d'autopsier !


Yoshimura est resté célèbre pour ses descriptions réalistes presque cliniques, faisant parfois penser à un reportage journalistique. Mais il n'en oublie pas pour autant l'intériorité des personnages qui s'interrogent sur leur destin.

Les guerre des jours lointains, récit à la fois historique et psychologique, a le mérite de se pencher sur une période méconnue de l'histoire japonaise : l'immédiat après guerre, après le largage des bombes atomiques à Hiroshima et Nagasaki, période d'occupation de l'armée américaine.

Un jeune lieutenant, Takuya, à qui ses supérieurs demandent d'exécuter des prisonniers de guerre américains,
le jour de la capitulation  japonaise, se voit quelques jours plus tard recherché par l'armée d'occupation pour crime de guerre.

Obligé de fuir sous un faux nom, il mène une vie instable, allant de foyer en foyer. Au fil de ses déplacements, Takuya revoit la scène d'exécution, oscillant entre haine et compassion. Yoshimura examine au scalpel les états d'âme du héros devenu criminel ; de l'héroïsme de la fuite à l'abattement en passant par la peur d'être arrêté, l'intériorité du personnage principal laisse transparaître également l'évolution des mentalités, leur relativisme ainsi que l'absurdité des relations internationales.

Ainsi, si le Japon avait gagné la guerre, le criminel de guerre serait devenu un héros national. Culpabilité et héroïsme ne sont pas des valeurs intangibles mais au contraire des valeurs fluctuant au gré du contexte géopolitique. Les dernières pages offrent une bonne dose de cynisme lorsque l'ennemi d'hier devient le nouvel allié dans la lutte contre le communisme.

Yoshimura livre un récit d'un réalisme cru, qui décrit la misère (le rationnement, la famine) et les vexations de l'armée américaine, fait historique peu connu et peu traité dans la littérature japonaise. Les phrases sont très courtes, indiquant à chaque fois le lieu et le jour, dans un style quasi journalistique.
Le prétexte romanesque étant le suspense créé par la fuite du protagoniste. La fin est assez inattendue et dénonce plus que jamais l'absurdité de la guerre.

Un récit original, le premier que je lis de ce type dans la littérature japonaise.

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