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Internautes lecteurs, bonjour !

J'ai découvert l'univers des blogs très récemment. Je suis bibliothécaire et mon métier est donc de faire partager ma passion. Voici donc mes coups de coeurs et n'hésitez pas à me faire partager les vôtres !

Je vous parlerai surtout de littérature française et étrangère contemporaine sans oublier bien sûr mes classiques préférés...

Une rubrique est également réservée aux lectures pour adolescents ainsi qu'à la BD et aux mangas.

Bonne lecture !

 

 

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22 février 2010 1 22 /02 /février /2010 12:40

ANGLETERRE- 1902




Editions Gallimard, L'imaginaire

Un récit culte que je souhaitais lire depuis des années ; c'est chose faite. Un avis partagé : pas un réel coup de coeur mais un intérêt certain pour la technique de narration et le pouvoir de suggestion incontestable du roman. L'occasion aussi de se faire un avis sur un "roman colonial" qui considère  l'Afrique comme un un espace sauvage, une jungle profonde, lieu de la magie et de l'ensorcellement.

L'intrigue est simple (l'auteur s'inspire de sa propre expérience de marin sur le fleuve Congo) : un soir, dans le port de Londres, sur un bateau à quai, le capitaine de marine marchande Marlow raconte son aventure de capitaine "d'eau douce" sur le fleuve Congo dans l'Afrique sauvage : il est chargé par la Compagnie du fleuve de ramener le capitaine Kurtz qui a sombré peu à peu dans la folie après s'être voué corps et âme à la conquête de l'ivoire.

Commence alors un long voyage dans les ténèbres. Mais les ténèbres ne sont pas à prendre au premier degré ; il ne s'agit pas des "sauvages" d'Afrique qui épient les occidentaux sur les rives du fleuve ; il s'agit des ténèbres intérieures de l'homme. Conrad scrute les dérives du colonialisme sur l'âme humaine ; Kurtza renoué avec la sauvagerie originelle, celle de l'homme primitif. Il ne connaît plus de limites, ni de lois. Au fond de lui-même, dans ses ténèbres, il ne trouve que le néant et l'horreur (ses derniers mots avant de mourir). D'ailleurs, le titre anglais est Heart of Darkness, Coeur de ténèbres, qui désigne bien l'âme damnée et nom le lieu "Au coeur" de la jungle ténébreuse.

Il est vrai que Conrad n'accorde la moindre psychologie à un personnage africain. D'ailleurs, ils sont toujours représentés comme une horde dans la jungle qui épient sur la rive du Congo. Le peuple africain apparaît sous forme de cris, de frôlements, de bruits de sagaies mais jamais avec la parole. 

Le but n'est pas à proprement parlé de condamner l'esclavage mais de faire un portrait à charge des colonialistes qui plongent dans le continent noir pour faire corps avec la sauvagerie des temps anciens, où aucune loi ne vient freiner les fantasmes les plus veules.

On retiendra la magie de la narration où Marlow avoue à son auditoire son incapacité à raconter un rêve éveillé. Pourtant, ce récit est d'un rare pouvoir suggestif ; le capitaine Kurtz n'apparaît qu'à la fin mais tout le récit est imprégné de sa présence magnétique. De même, les Africains ne sont que des ombres, des fantômes cachés derrière la végétation de la jungle mais ils sont évoqués avec leurs cris, leurs regards; Au lecteur de faire son propre spectacle....

Au fur et à mesure de la descente du fleuve, le narrateur Marlow est happé par le magnétisme de Kurtz ; en voyant et en entendant les rumeurs de la jungle, il est hypnotisé par le pouvoir de la sauvagerie, personnifiée telle une déesse démoniaque. Lui-même se prend au jeu du retour aux temps primitifs, à l'hypnotisme de la sauvagerie....
 
" La terre en cet endroit n'avait pas l'air terrestre. Nous sommes habitués à considérer la forme entravée d'un monstre asservi ; mais là on découvrait le monstre en liberté. Il était surnaturel et les hommes étaient...Non, ils n'étaient pas inhumains. Voyez-vous, c'est là le pire, ce soupçon qu'on avait qu'ils n'étaient pas inhumains. On y arrivait petit à petit : Sans doute, ils hurlaient, bondissaient, tournaient sur eux-mêmes, faisaient d'affreuses grimaces, mais ce qui saisissait, c'est le sentiment qu'on avait de leur humanité pareille à la nôtre, la pensée de notre lointaine affinité avec cette violence sauvage et passionnée. -Vilain, certes, c'était assez vilain. ..Mais pour peu qu'on en eût le courage, il fallait bien convenir qu'on avait en soi une sorte d'indéfinissable velléité de répondre à la directe sincérité de ce vacarme, l'impression confuse qu'il s'y cachait un sens que vous étiez, vous si loin de la nuit des âges, capable de comprendre..Et pourquoi pas ! L'esprit de l'homme contient tous les possibles, parce que tout est en lui, tout le passé comme tout l'avenir. Qu'y avait-il là-dedans, après tout ? Joie, frayeur, douleur, vénération, courage, colère, qui saurait le dire ?  De la vérité en tout cas, de la vérité dépouillée des oripeaux du temps

"La sauvagerie l'avait caressé sur la tête et celle-ci était devenue pareille à une boule, à une boule d'ivoire. ..Elle l'avait caressé, et il s'était flétri ; elle l'avait saisi, aimé, étreint, elle s'était glissée dans ses veines, elle avait consumé sa chair et avait scellé son âme à la sienne par les indicibles sacrements de je ne sais quelle initiation diabolique...

...Vous ne pouvez pas comprendre...Et comment comprendriez vous, vous qui sentez le pavé humide sous vos pieds, entourés que vous êtes de voisins obligeants, prêts à vous applaudir ou à vous tomber dessus, vous qui cheminez délicatement entre le boucher et le policeman, dans la sainte terreur du scandale des galères et de l'asile d'aliénés ; comment imagineriez-vous cette région des premiers âges où ses pas désentravés peuvent entraîner un homme, à la faveur de la solitude absolue, de la solitude, sans policeman ! à force de silence, de ce silence total où le murmure d'aucun voisin bien intentionné ne se fait l'écho de ce que les autres pensent de vous ...C'est de ces petites choses-là qu'est faite la grande différence ...Qu'elles disparaissent et vous aurez à faire fond sur votre propre vertu, sur votre propre aptitude à la fidélité



A lire le très bon article sur ww.sielec.com (Société Internationale d'Etudes des Littératures de l'Ere Coloniale.).

Quant au lecteur, il suit l'itinéraire de Marlow ; sceptique au début puis de plus en plus hypnotisé...

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commentaires

Emmanuelle Caminade 05/03/2010 10:09


Conrad est très en avance sur son temps dans la dénonciation de l'imposture du colonialisme et cette nouvelle ( publiée en 1899 ) interroge sur la barbarie et la civilisation. Mais Conrad n'est pas
Lévi-Strauss ! Il reconnaît , avec effroi, le barbare "hideux" chez l''homme européen imprégné de l'esprit des Lumières, mais il est bien loin de soupçonner un atome de civilisation chez les
peuplades indigènes du Congo.


Gangoueus 04/03/2010 23:48


En tant qu'africain, je garde un sentiment très mitigé de cette lecture. Certes, Au coeur des ténèbres est une visite intérieure. Mais, il y a tout de même cette vision qu'à l'explorateur sur les
riverains, très troublante. Je l'ai retrouvé également dans Typhon, où les indigènes en l'occurence sont des chinois...

Les populations africaines représentent dans l'imaginaire de Conrad ce mal qui corrompt. Si mon souvenir est bon, Kurtz se perd au contact de ses populations qu'il croit assujettir...


Emmanuelle Caminade 27/02/2010 11:04



Bonjour,


Je viens de lire Au coeur des ténèbres.


J'ai trouvé le style envoutant - même si les effets sont un peu appuyés - et la nouvelle bien plus complexe qu'elle n'y paraît  au prime abord ... Et, au-delà de la puissance évocatrice du
style , c'est cette complexité , cette ambiguïté qui m'a fascinée.


Les propos récurrents traduisant une vision des Noirs peuplant la brousse congolaise et des femmes européennes choquante pour le lecteur actuel, me semblent devoir se rattacher au thème de la
lutte du bien et du mal , de la dualité et de la simplicité, autour duquel elle s'articule.


La fin - les fins – , pourtant annoncée par Conrad dès les premières pages , en est déroutante car Marlow, son double, après s'être employé à chercher la vérité sous l'illusion, opte finalement
pour cette dernière en choisissant de fuir cette vérité "trop ténébreuse" pour une "vérité de surface", de fuir vers la mer ...


(Je viens également de donner ma lecture de cette nouvelle mon blog )


 






Brouillard 24/02/2010 19:49


Ta dernière phrase qui fait référence à l'hypnose du lecteur s'apparente assez bien à ma lecture. A l'époque j'avais étudié en profondeur la construction narrative et les étapes du voyage ce qui
avait ajouté à mon plaisir premier de lecture. J'en garde donc un excellent souvenir