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Internautes lecteurs, bonjour !

J'ai découvert l'univers des blogs très récemment. Je suis bibliothécaire et mon métier est donc de faire partager ma passion. Voici donc mes coups de coeurs et n'hésitez pas à me faire partager les vôtres !

Je vous parlerai surtout de littérature française et étrangère contemporaine sans oublier bien sûr mes classiques préférés...

Une rubrique est également réservée aux lectures pour adolescents ainsi qu'à la BD et aux mangas.

Bonne lecture !

 

 

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9 décembre 2008 2 09 /12 /décembre /2008 19:27

Attention : chef d'oeuvre !

Lambeaux

POL, 1995

Charles Juliet, au même titre que Pierre Michon, par exemple, fait partie des grands auteurs français très peu connus du grand-public et qui pourtant créent une oeuvre magistrale confidentielle.

Charles Juliet, né en 1934, fait partie des écrivains dit de l'intime. Mais attention, à ne pas confondre avec l'autofiction à la Christine Angot ! Il s'agit plutôt ici de renouveler le genre de l'autobiographie et de l'hagiographie. Charles Juliet se définit comme l'écrivain de "l'aventure intérieure". Il est connu pour avoir rédigé son journal en plusieurs volumes qui relate son inquiétude, ses doutes, notamment par rapport à son écriture. Pour lui, la littérature doit trouver le mot juste pour décrire au plus prêt un état d'être, un sentiment. Une parole et une voix très juste, très humble, authentique et en même temps très poétique.

Dans Lambeaux, son texte le plus connu, étudié au lycée et au bac français, il entreprend de faire dans une première partie  le portrait de sa mère disparue lorsqu'il avait trois mois (internée dans un asile pendant la guerre et morte de faim) ; une jeune femme simple vivant dans un village de campagne mais qui rêve de s'évader. Ses parents refuseront qu'elle continue l'école qu'elle adore. Les seuls mots qu'elle pourra apprécier, ce seront ceux de la Bible. En elle, une vie intérieure bouillonnante qui ne rêve que de s'épanouir...mais les conventions en décideront autrement.
La deuxième partie est centrée sur le propre itinéraire de l'auteur : son "placement" dans une famille d'accueil, l'amour de sa mère adoptive mais aussi sa crise intérieure, son inadaptation à la vie militaire lorsqu'il est placé dans une école d'enfants de troupe puis sa découverte salvatrice de la littérature qui lui donne, après de longues années de travail sur lui-même, une seconde vie...

Ne vous attendez pas à lire une autobiographie traditionnelle. Charles Juliet choisit la forme du fragment pour restituer les lambeaux de son passé. De courts paragraphes qui saisissent des moments de vie, des instantanées pris sur le vif avec des phrases souvent nominales, très concises, au présent, au rythme haletant. A chaque fois, le lecteur a l'impression d'une parole juste et sincère.

L'impression de sincérité est renforcée par l'énonciation originale : pour s'adresser à sa mère, Juliet emploie le Tucomme s'il lui adressait une longue lettre. L'emploi du présent renforce l'authenticité du portrait. Juliet, l'écrivain, se transforme en peintre, qui par petite touche, reconstitue une vie exemplaire ; de part son parcours, ce "coeur simple" sacrifié, cette paysanne à la vie intérieure très riche, elle devient une personne exemplaire, une sainte.
Nous nous devons de citer ici le très beau Vies minuscules  de Pierre Michon qui de part son écriture magnifique érige en figures exemplaires, hagiographiques, des personnes simples. Pour moi, Lambeaux a la même force poétique.
Soulignons aussi le lien avec Annie Ernaux, une autre grand écrivain de l'intime, qui dans Une femme et La place rend hommage à ses parents, sans en fait pour autant des figures exemplaires.

 

Pour se dire, dans la deuxième partie, Charles Juliet emploie aussi le Tu.;afin de mettre à distance l'autre personne qu'il a été, de retranscrire justement son aventure intérieure qui, grâce à son travail d'écrivain, l'a mené de la désespérance à l'espoir.

Autoportrait. Portrait. Mais aussi mise en abîme du travail de l'écrivain. Car Juliet retranscrit dans la deuxième partie la naissance de Lambeaux ; l'idée de faire une lettre à sa mère puis, douze ans plus tard, d'enfin rédiger ce texte suite à un déclic intérieur. L'écrivain et ses doutes, ses blancs, ses incertitudes, ses crises. L'écriture fragmentaire restitue à merveille ces hésitations.

 

A noter également la force poétique du clair obscur. Le récit tout entier est construit sur un jeu d'ombres et de lumières qui matérialisent la désespérance et les moments d'illumination intérieure, comme chez les saints. Tout particulièrement lorsque la mère, Hortense, lit la bible. Tout simplement sublime ...


Quelques fragments....

Tes yeux. Immenses. Ton regard doux et patient où brûle ce feu qui te consume. Où sans relâche, la nuit meurtrit ta lumière. Dans l'âtre, le feu qui ronfle, et toi, appuyée de l'épaule contre le manteau de la cheminée. ...Dehors, la neige et la brume. Les cauchemar des hivers. De leur nuit interminable. La route impraticable et fréquemment, tu songes à ton départ, une vie autre, à l'infini des chemins. Ta morne existence dans ce village. Ta solitude. Ces secondes infiniment distendues quand tu vacilles à la limite du supportable. Tes mots noués dans ta gorge. A chaque printemps cet appel, cet élan, ta force enfin revenue. La route neuve et qui brille...

Te ressusciter. Te recréer. Te dire au fil des ans et des hivers avec cette lumière qui te portait, mais qui un jour, pour ton malheur et le mien, s'est déchirée.

Un jour, il te vient le désir d'entreprendre un récit où tu parlerais de tes deux mères
l'esseulée et la vaillante
l'étouffée et la valeureuse
la jetée-dans-la fosse et la toute-donnée.
Leurs destins ne se sont jamais croisés, mais l'une par le vide créé, l'autre par son inlassable présence, elles n'ont cessé de t'entourer, te protéger, te tenir dans l'orbe de leur douce lumière.
Dire ce que tu leur dois. Entretenir leur mémoire. Leur exprimer ton amour. Montrer tout ce qui d'elles est passé en toi.

Tu songes de temps à autre à Lambeaux. Tu as la vague idée qu'en l'écrivant, tu les tireras de la tombe. Leur donneras la parole. Formuleras ce qu'elles ont toujours tu.
Lorsqu'elles se lèvent en toi, que tu leur parles, tu vois s'avancer à leur suite la cohorte des bâillonnés, des mutiques, des exilés des mots
ceux et celles qui ne se sont jamais remis de leur enfance
ceux et celles qui s'acharnent à se punir de n'avoir jamais été aimés
ceux et celles qui crèvent de se mépriser et se haïr
ceux et celles qui n'ont jamais pu parler parce qu'ils n'ont jamais été écoutés
ceux et celles qui ont été gravement humiliés et portent au flanc une plaie ouverte
ceux et celles qui étouffent de ces mots rentrés pourrissants dans leur gorge
ceux et celles qui n'ont jamais pu surmonter une fondamentale détresse.

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commentaires

Viviane 07/12/2009 21:55


Les sentiments traduits par ce texte sont si intenses et si émouvants ..... parfois je me reconnais en ces personnages, je suis littéralement transporté par ce livre, son athmosphère. Ah si
j'avais le même talent pour  exprimer précisément ce que je ressens....! J'ai découvert cet ouvrage l'an dernier en 3ième grâce à une prof' géniale. Je l'avais beaucoup aimé. La semaine
dernière par une brusque envie de le relire, je l'ai redécouvert. Quel talent !! D'ailleurs j'aimerais savoir si les autres livres de cet auteur sont dans le même registre, et lequel devrais-je
lire en priorité. Bravo aussi à l'auteur de l'article ! Tu résume bien cet ouvrage et tu donne vraiment envie de le (re)lire =) . Certains diront que c'est un livre sombre mais c'est avant-tout un
récit plein d'espoir et un hommage très émouvant. Une belle leçon d'humanité.


Matilda 04/09/2009 14:45

J'ai lu ce livre en Première j'ai adoré ! L'écriture de Juliet est très émouvante et j'ai préféré la première partie quand il parle de sa mère.

Violaine 27/12/2008 22:49

Ce livre poignant m'a beaucoup touchée. La souffrance engendrée par la perte de la mère est à l'origine d'un livre magnifique, un hommage superbe et très émouvant.

Sylvie 28/12/2008 12:19


Je vois que nous avons les mêmes goûts ! Effectivement, Belle du seigneur, La vie devant soi et Lambeaux sont à mettre au panthéon littéraire !