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Internautes lecteurs, bonjour !

J'ai découvert l'univers des blogs très récemment. Je suis bibliothécaire et mon métier est donc de faire partager ma passion. Voici donc mes coups de coeurs et n'hésitez pas à me faire partager les vôtres !

Je vous parlerai surtout de littérature française et étrangère contemporaine sans oublier bien sûr mes classiques préférés...

Une rubrique est également réservée aux lectures pour adolescents ainsi qu'à la BD et aux mangas.

Bonne lecture !

 

 

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11 novembre 2008 2 11 /11 /novembre /2008 14:53

...d'Emmanuelle Pagano

Les adolescents troglodytes

Editions POL, 2007

Je continue la découverte de cette jeune auteur hors du commun. Entre Le tiroir à cheveux et Les mains gamines, voici le deuxième texte d'Emmanuelle Pagano, celui qui l'a définitivement consacré parmi les jeunes écrivains français les plus prometteurs.

Même si je pense que Les mains gamines est vraiment son plus beau texte, aussi bien dans sa construction que dans son écriture métaphorique, ce roman est très fort et évoque également, d'une manière très pudique, un sujet très délicat : un homme qui devient femme... Cette fois encore, Pagano écarte dès le début les frasques du fait divers en amenant progressivement le sujet, en le faisant vivre de l'intérieur par Adèle, l'homme devenu femme. Le secret n'émergera "dans la société qu'à la fin et encore...Le but recherché n'est pas d'étudierle changement de sexe dans la société mais de l'éprouver de manière intime.

Revenons à l'intrigue précise : nous sommes dans la France profonde, sur le plateau ardéchois, pays encaissé, de neige et de brume. Chaque jour, Adèle, chauffeuse de car, fait le ramassage scolaire de ses "ligériens", des écoliers qui vivent dans des villages perdus, fils et filles de fermiers ou de néo ruraux,  qui font des dizaines de kilomètres chaque jour pour leur scolarité. On apprend qu'Adèle est revenue dans son village qu'elle a quitté il y a dix ans. Son frère vient d'avoir un accident de rappel. Elle ne l'a pas vu non plus depuis dix ans...

Dans un journal de bord (ou plutôt cinq journées, du 1er septembre au 17 février), elle nous parle avec beaucoup de tact et de poésie de ces enfants ou adolescents dont elle parvient magnifiquement à décrire les émois, leurs relations, leurs tices de langage, leur visage. Entre deux ramassages, le soir et le matin, elle convoque sa mémoire...Son enfance "entre deux", son adolescence difficile, son "passage à l'acte",
ses relations difficiles avec son frère....

Puis entre souvenirs et paroles d' "adolescents troglodytes", la description d'un paysage magnifique, rude, concentré d'eau, de neige et de brume, qui donne toute sa poésie au récit. A plusieurs reprises, l'auteur établit une communion entre Adèle et le paysage. Le pays d'Adèle la protège par son encaissement (il lui permet d'enfouir son secret ; voir ci-dessous le très beau passage du "bouleau pleureur"), la neige et la brume cachent et protègent.

Bien plus, la nature souffre comme Adèle. Comme dans Les mains gamines,on retrouve l'image très présente du sexe féminin meurtri ; bien sûr, il y a l'opération d'Adèle mais aussi les références constantes aux accouchements douloureux, aussi bien humains qu'animaux. Tout commence au début par le vêlage des vaches puis sont évoquées  les fausses couches. Le vagin est décrit de manière très pessimiste comme "l'alvéole mortuaire", "le caveau"
. Aux fausses couches des femmes, correspondent les accouchements difficiles des vaches. Adèle dit qu' une femme, "c'est la douleur de ne pas avoir d'enfant". Adèle, l'"homme-femme" qui ne pourra pas avoir d'enfants, la femme au vagin douloureux, s'identifie aux naissances avortées ou douloureuses.

De même on peut aller plus loin en rapprochant le paysage décrit de l'inconscient d'Adèle. Le secret final est révélé dans une grotte troglodytique ;  Adèle descend au fond d'elle-même pour révéler son secret identitaire. Le paysage, constitué de gouffres, de gorges,  évoque des cavités : il renferme des secrets inavouables. A plusieurs reprises, Adèle évoque la brume et la neige qui la protègent. C'est "son paysage" qui la protège comme la cavité maternelle.

Du point de vue de l'écriture, la poésie de la description du paysage alterne avec la parole enfantine ou adolescente, restituée avec beaucoup de vérité. Plutôt que d'alterner narrations et dialogues, l'auteur ne fait pas de rupture et intègre les dialogues, la parole de l'autre dans la narration. Il en ressort une mélange d'expressions poétiques et de paroles "de jeunes" telles "jobard le prof" ou "ce sera respect", "un truc de livre", "histoires gore".

L'événementiel  est transcendé par l'évocation constante des légendes, de la mémoire du pays.
L'auteur évoque constamment le souvenir des anciens, les histoires qui deviennent parfois des souvenirs immémoriaux, les légendes du pays. Ce n'est pas un hasard si Paganochoisit à chaque fois de situer ses romans dans un terroir bien défini ; cela lui permet de faire de ses personnages, l'un des éléments de la légende du pays ; ainsi, à la fin, l'identité d'Adèle devient elle-même rumeur et légende, et fait partie intégrante du paysage : "Je sais comment la rumeur va prendre tout le paysage, comme la fonte des neiges, salement. Mais ce sera beau, ce sera vrai, ce sera très terre à terre, par avancées...La rumeur traversera le plateau lentement. Avec le redoux, les brumes descendront en avalanches fumantes sur les parois des gorges et on aura juste l'impression d'être dans un mauvais film"

Un extrait :

"Je mange une des pommes, assise dans mon arbre femelle, les hanches pleines d'eau. Je dis ça, mais je n'ai jamais regardé; Je n'ai jamais pris de fleurs de bouleau dans mes doigts pour l'ouvrir et savoir, d'ailleurs je suis pas la seule, je me demande bien qui s'en préoccupe, du sexe des arbres. Je crois bien que le bouleau, c'est pas comme le saule, il a deux sexes, les fleurs femelle sont plus en haut, sur les rameaux élevés. Je lève les yeux, mais je ne vois rien, ce n'est ni la saison, ni le moment. je ne vois rien qu'une pluie de ramures ternes, je ne vois que du blanc presque bleu, du bleu pâle sale et plongé dans sa tourbière. Il est plus pleureur encore, plus courbe et traînant qu'un saule. J'écarte les ramilles qui m'empêchent de voir la vase à mes pieds....Le lac absorbe toute la lumière, ne renvoie rien, ni regard ni visage, ni jour ou nuage. ...Mon bouleau est bleu comme tous les arbres du bac. Peu d'orangé, même en automne, à cause de la présence dominante, imposante, des conifères, pas de vert non plus en été à cause de la baille grise, presque noire, du volcan plein de vide d'eau. Pas de clarté ou si peu en hiver. Ici, c'est mon espace bleu sombre. Les arbres ne sont pas traversés par les saisons, à peine noués par le temps et la flotte à force de décennies. Mon bouleau comme le reste est bleu, sali d'hématomes, sans feuilles en hiver il prend le marine des épicéas, sans âge il prend la forme de l'eau, des larmes, se redresse un peu, puis avec les feuilles glabres, douces, il se fait border de mousses outremer, mais le lac ne déborde que sur lui-même, et mon bouleau se lave au même endroit à l'eau, à l'ai du lac, et moi je suis assise en dessous. A l'étroit. Ma pause.
Je m'arrête là, parce que j'ai besoin du lac et de l'ombre pour me souvenir, pleurnicher sur ma mémoire comme une vieille. La mémoire, il faut la laver et la remplir tous les jours"

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